CHAPITRE III
Elle était toujours là. Même quand ils s’enfonçaient dans les forêts profondes, glaciales, ils sentaient sa présence immense et calme au-dessus d’eux. Ils en avaient plein les yeux et plein la tête. Elle occupait toutes leurs pensées, et même leurs rêves. Plus les jours passaient, plus ils avançaient vers cette montagne immaculée, étincelante, et plus Silk était en rogne. Il éclata par une après-midi ensoleillée :
— Et on voudrait que des individus normalement constitués entreprennent quoi que ce soit dans cette partie du monde, avec ce truc qui remplit la moitié du ciel ?
— Ils n’y font peut-être plus attention, susurra Velvet.
— Comment pourrait-on s’abstraire d’une chose aussi colossale ? Je me demande si elle sait à quel point elle est voyante, je dirais même vulgaire. Vulgaire, c’est ça !
— C’est absurde, Kheldar. Cette montagne se fiche pas mal de savoir ce que nous pensons d’elle. Elle sera là longtemps après que nous n’y serons plus. C’est peut-être ce qui vous ennuie ? ajouta-t-elle après réflexion. Qu’il y ait des choses immuables dans cette vie transitoire ?
— Les étoiles sont immuables, objecta le petit Drasnien. La terre elle-même est immuable, si tu vas par là. Mais elles ne s’imposent pas à nous comme ce monument. Quelqu’un est-il déjà monté au sommet ? demanda-t-il à Zakath.
— Pourquoi s’amuserait-on à faire une chose pareille ?
— Pour la vaincre. Pour lui rabattre son caquet. C’est complètement absurde, non ? s’esclaffa-t-il.
Mais Zakath regardait d’un air indécis la masse impressionnante qui bouchait l’horizon, au sud.
— Je ne sais pas, Kheldar, répondit-il. Je n’avais jamais imaginé que l’on puisse avoir envie de vaincre une montagne. Il est aisé de triompher des hommes. Mais d’un sommet… c’est une autre affaire.
— Ça lui serait peut-être égal, intervint Essaïon.
Il parlait si peu qu’on aurait pu le croire muet, comme Toth, et il semblait, depuis un moment, encore plus distant.
— Il se pourrait même qu’elle soit contente, ajouta-t-il avec un doux sourire. Si ça se trouve, elle se sent seule et elle aimerait partager la vue avec n’importe quel individu assez courageux pour monter là-haut l’admirer.
Zakath et Silk échangèrent un coup d’œil appuyé, presque avide.
— Il faudrait des cordes, reprit le petit Drasnien d’une voix assourdie.
— Et du matériel, ajouta le Malloréen. Pourquoi pas des espèces de pitons qu’on enfoncerait dans la roche et sur lesquels on pourrait prendre appui pour monter plus haut ?
— Durnik nous inventerait bien quelque chose.
— Ce n’est pas bientôt fini, vous deux ? rouspéta Polgara. Nous avons d’autres soucis, en ce moment, vous ne croyez pas ?
— Simples cogitations, chère Polgara, fit Silk d’un petit ton primesautier. Nos problèmes actuels ne dureront pas éternellement, et quand nous les aurons réglés, il faudra bien que nous trouvions une autre occupation, non ?
La montagne exerçait sur eux une influence subtile. Ils éprouvaient de moins en moins le besoin de parler ; il leur venait des pensées profondes qu’ils s’efforçaient d’échanger le soir, assis autour du feu. Et ce moment de calme semblait les laver, les guérir de tout. En approchant de cette immensité solitaire ils se rapprochaient les uns des autres.
Une nuit, Garion fut réveillé en sursaut par une lumière aussi vive qu’en plein midi. Il se leva sans bruit et regarda par le rabat de la tente. La pleine lune était levée et emplissait le monde de sa pâle clarté. La montagne se dressait, massive et blanche, sur le ciel noir, piqueté d’étoiles. Elle brillait d’une lueur froide et en même temps presque vivante.
Un mouvement attira son regard. Tante Pol sortit de sa tente. Elle portait une robe blanche qui semblait une émanation de la montagne même. Elle resta un moment plongée dans une contemplation silencieuse puis elle se retourna lentement.
— Durnik, souffla-t-elle. Viens voir…
Le forgeron la rejoignit. Il était torse nu et la lune faisait étinceler son amulette d’argent. Il prit sa femme par les épaules, et ils demeurèrent là un long moment, à boire des yeux la beauté de cette nuit parfaite entre toutes.
Garion s’apprêtait à leur faire signe, puis il se ravisa. Cet instant était trop privé ; il aurait eu l’impression de violer leur intimité. Au bout d’un long moment, tante Pol murmura quelque chose à l’oreille de Durnik et ils regagnèrent leur tente en souriant, main dans la main.
Garion laissa retomber le rabat de toile et se recoucha.
Au fur et à mesure qu’ils descendaient vers le sud-ouest, la forêt changeait. Ils étaient encore dans les montagnes, mais les pins faisaient parfois place à des trembles, puis ormes et bouleaux leur succédèrent, et enfin ils entrèrent dans une forêt de vieux chênes.
En s’engageant dans l’ombre des branches, sur le sol tavelé de soleil, Garion fut frappé par la ressemblance avec la Sylve des Dryades, au sud de la Tolnedrie. Un coup d’œil à sa petite femme lui confirma qu’elle avait également noté la similitude. Elle semblait écouter avec une satisfaction rêveuse des voix qu’elle était seule à entendre.
Vers midi, par une radieuse journée d’été, ils rencontrèrent un autre voyageur, un homme à la barbe blanche, vêtu de peaux de chamois – un chercheur d’or, à en juger par les outils qui dépassaient du sac informe attaché sur le dos de sa mule. C’était l’un de ces aventuriers solitaires qui errent dans les régions sauvages du monde. Il montait un poney de montagne à la toison épaisse et aux pattes si courtes que ses pieds traînaient presque par terre, de chaque côté.
— Je pensais bien avoir entendu monter quelqu’un derrière moi, fit le prospecteur en voyant approcher Garion et Zakath, en cotte de mailles et coiffés de leur casque. On voit pas grand-monde dans ces bois, avec la malédiction et tout ça.
— Je pensais que la malédiction ne frappait que les Grolims, remarqua Garion.
— La plupart des gens préfèrent éviter de tenter le sort. Où allez-vous ?
— A Kell, répondit Garion.
Ce n’était pas un secret d’Etat, après tout.
— J’espère pour vous que vous êtes attendus. Les gens de Kell n’aiment pas qu’on vienne les voir à l’improviste.
— Ils savent que nous venons.
— Oh. Alors c’est bon. Drôle d’endroit, Kell, et drôles de gens, d’ailleurs. Faut dire que ça doit rendre bizarre, à la longue, de vivre juste en dessous d’une montagne comme ça. Si ça vous ennuie pas, je vais vous accompagner jusqu’à la bifurcation de Balasa. C’est pas loin.
— Aucun problème, fit Zakath. Mais vous risquez de perdre un temps précieux qui serait mieux occupé à chercher de l’or, non ?
— L’hiver m’a surpris dans les montagnes, cette année, répondit le vieux. J’ai plus de provisions. Et pis, ça fait du bien de bavarder un peu de temps en temps. Le poney et la mule écoutent bien, mais y savent pas répondre, et les loups vont si vite qu’on a pas le temps d’faire la causette avec.
Il regarda la louve et lui parla, à l’étonnement général, dans sa propre langue.
— Ça va, la petite mère ? demanda-t-il.
Il avait un accent abominable et son phrasé était saccadé, mais il s’exprimait indéniablement dans la langue des loups.
— Quelle chose stupéfiante ! fit-elle, assez surprise.
Puis elle lui répondit selon la coutume :
— Celle-ci est contente.
— Celui-ci s’en réjouit. Que fais-tu avec ces deux-pattes ?
— Celle-ci a rejoint leur meute depuis un certain temps.
— Ah.
— Comment se fait-il que vous parliez la langue des loups ? demanda Garion, assez étonné en vérité.
— Ah, vous l’avez reconnue, remarqua le vieillard avec une certaine satisfaction. Y a que des loups par ici, et j’ai passé la majeure partie de ma vie parmi eux, répondit-il en se calant sur sa selle. Apprendre la langue des autochtones est la moindre des politesses. Pour être honnête, poursuivit-il avec un grand sourire édenté, au début j’y comprenais pas grand-chose, mais en y mettant du sien, on finit toujours par y arriver. J’ai passé un hiver avec une meute de loups, y a cinq ans. Ça m’a pas mal aidé.
— Ils vous ont laissé vivre avec eux ? releva Zakath.
— Ils ont mis un moment à s’y faire, admit le vieux, mais j’ai réussi à me rendre utile, alors ils m’ont accepté.
— Utile ?
— La tanière était un peu surpeuplée, et j’avais ces outils, expliqua-t-il avec un mouvement du pouce vers sa mule de bât. J’ai un peu agrandi la grotte, et ils ont eu l’air d’apprécier. Et puis au bout d’un moment, j’ai commencé à surveiller les petits pendant que les autres allaient chasser. Z’étaient vraiment mignons. Aussi joueurs que des chatons. Un peu plus tard, j’ai essayé de faire ami-ami avec un ours, mais j’ai jamais eu trop d’succès avec ces animaux-là. C’est des créatures qui gardent leurs distances. Les cerfs sont trop craintifs pour qu’on pactise avec, mais les loups, c’est quand vous voulez.
Le poney du vieux chercheur d’or n’allait pas très vite, et les autres les rattrapèrent vite.
— Ça biche ? lui demanda Silk, le nez frémissant.
— Pas mal, répondit évasivement le vieillard à la barbe blanche.
— Pardon, s’excusa Silk. Je ne voulais pas être indiscret.
— Y a pas d’offense, l’ami. J’vois bien que vous êtes un honnête homme.
Velvet étouffa un petit ricanement ironique.
— C’est juste une habitude que j’ai prise, continua le vieux. Faudrait que j’sois vraiment tombé sur la tête pour parler à d’parfaits inconnus de tout l’or qu’j’ai trouvé.
— Ça, c’est bien vrai.
— Et puis j’en emporte qu’un tout petit peu quand je descends dans la plaine. Juste pour payer ce dont j’ai besoin. Je laisse le reste caché quelque part dans les montagnes.
— Alors pourquoi faites-vous ça ? demanda Durnik. A quoi bon passer tout votre temps à chercher de l’or si vous n’en faites rien ?
— C’est une occupation comme une autre, répondit le drôle en haussant les épaules. Ça me donne un prétexte pour rester là-haut, dans les montagnes. Tout homme a besoin d’une raison d’être. Et puis, ajouta-t-il avec un sourire, y a l’excitation qu’on éprouve quand on tombe sur quelques pépites dans le lit d’un torrent. Y en a qui disent que c’est plus amusant de trouver que de dépenser, et l’or est assez joli à regarder.
— Ah, ça oui ! acquiesça Silk avec ferveur.
Le vieux chercheur d’or regarda la louve puis Belgarath.
— Je déduis de son comportement que vous êtes le chef de ce groupe, nota-t-il.
— Il a appris la langue des loups, expliqua Garion, notant la surprise de son grand-père.
— Quelle chose stupéfiante, lâcha le vieux sorcier, faisant inconsciemment écho à la louve.
— Je m’apprêtais à donner quelques conseils à ces deux jeunes gens, mais je ferais peut-être mieux de m’adresser à vous.
— Pour les bonnes idées, je suis toujours preneur.
— Les Dais sont des gens plutôt spéciaux, et ils ont des superstitions assez particulières. Sans aller jusqu’à dire qu’ils considèrent ces bois comme sacrés, ils y tiennent beaucoup. A votre place, je couperais pas d’arbres, et je tuerais rien ni personne ici, quoi qu’il arrive. Elle le sait déjà, ajouta-t-il en désignant la louve. Vous avez probablement remarqué qu’elle ne chassait pas par ici. Les Dais veulent pas que cette forêt soit profanée par le sang. A votre place, je respecterais cette exigence morale. Les Dais peuvent être très coopératifs, mais si vous heurtez leurs convictions, ils ont les moyens de vous empoisonner la vie.
— Merci pour ces recommandations, répondit Belgarath.
— Autant faire profiter les autres des informations qu’on a réussi à glaner. Eh ben, soupira le vieux chercheur d’or, je vais vous quitter là. La route de Balasa est juste devant. Ça m’a fait plaisir de bavarder un peu avec vous.
Il ôta son chapeau informe, inclina poliment la tête à l’attention de Polgara et regarda à nouveau la louve.
— Porte-toi bien, la petite mère, dit-il, puis il enfonça les talons dans les flancs de son poney.
L’animal adopta une allure tenant du trot et de l’amble, s’engagea à fond de train dans la route de Balasa et disparut.
— Quel délicieux vieil homme, soupira Ce’Nedra.
— Et très utile, qui plus est, ajouta Polgara. Tu ferais mieux de prévenir oncle Beldin de laisser les lapins et les pigeons tranquilles tant que nous serons dans cette forêt.
— Bonne idée, approuva-t-il. Je m’en occupe immédiatement.
Il leva le visage vers le ciel et ferma les yeux.
— Tu crois que ce vieillard pouvait vraiment parler aux loups ? demanda Silk.
— Il parle leur langue, confirma Garion. Pas très bien, mais il la connaît.
— Il est certain qu’il la comprend mieux qu’il ne la parle, confirma la louve.
Garion la regarda, un peu étonné qu’elle ait surpris leur conversation.
— Le langage des deux-pattes n’est pas difficile à apprendre, reprit-elle. Comme disait le deux-pattes à la fourrure blanche sur la figure, on peut l’apprendre très vite si on se donne la peine de l’écouter. Mais qui se soucierait de parler ce jargon ? ajouta-t-elle d’un ton critique. Tout ce qu’on risquerait, c’est de se mordre la langue.
Une idée germa tout à coup dans la tête de Garion, accompagnée par la certitude absolue qu’il avait vu juste.
— Grand-père, commença-t-il.
— Pas tout de suite, Garion. Je suis occupé.
— Ça ne fait rien. J’attendrai.
— C’est important ?
— Je crois que oui.
— Qu’y a-t-il ? demanda le vieux sorcier en rouvrant les yeux.
— Tu te rappelles cette conversation que nous avons eue à Tol Honeth, le matin où il neigeait ?
— Je crois, oui.
— Nous parlions de la façon dont tout ce qui arrivait semblait s’être déjà passé avant.
— Oui, je me souviens.
— Tu as dit que lorsque les deux prophéties avaient été séparées, les choses s’étaient pour ainsi dire arrêtées et qu’il n’y aurait pas d’avenir tant qu’elles ne seraient pas à nouveau réunies. Puis tu as dit qu’en attendant, nous devrions revivre la même séquence d’événements, encore et toujours.
— J’ai vraiment dit ça ? fit le vieil sorcier, l’air assez satisfait de lui. Je dois dire que ça ne manque pas de profondeur. Mais pourquoi m’en parles-tu maintenant ?
— Parce que je crois que ça vient juste de se reproduire. Silk, tu te souviens du vieux chercheur d’or que nous avons rencontré au Gar og Nadrak alors que nous allions à Cthol Mishrak, tous les trois ?
Le petit Drasnien hocha la tête d’un air méditatif.
— Eh bien, tu ne trouves pas que le vieillard avec qui nous venons de parler lui ressemble étrangement ?
— Maintenant que tu le dis…, fit-il en plissant les yeux. A votre avis, Belgarath, qu’est-ce que ça signifie ?
— Laissez-moi réfléchir un peu, marmonna le vieux sorcier en lorgnant les branches qui défilaient au-dessus de sa tête. Il y a bien des similitudes, admit-il. Ces hommes sont de la même espèce, et ils nous ont tous les deux mis en garde contre quelque chose. Je crois que je ferais mieux de dire à Beldin de redescendre ; ça pourrait être important.
Un petit quart d’heure plus tard, le faucon à bande bleue crevait le ciel, se brouillait et reprenait forme humaine.
— Pourquoi cette excitation ? demanda-t-il d’un ton revêche.
— Nous venons de rencontrer quelqu’un, répondit Belgarath.
— Félicitations.
— C’est sérieux, Beldin.
Belgarath lui expliqua rapidement sa théorie des événements récurrents.
— C’est un peu rudimentaire, grommela Beldin, mais ça n’a rien d’étonnant : toutes tes hypothèses le sont. Cela dit, tu n’as peut-être pas tort, ajouta-t-il en plissant les yeux. Il se pourrait même que tu aies raison, dans une certaine mesure.
— Merci, fit sèchement Belgarath.
Puis il entreprit de lui narrer par le menu les deux rencontres, celle du Gar og Nadrak et la dernière.
— Les similitudes sont frappantes, tu ne trouves pas ?
— Pure coïncidence.
— Mettre les choses sur le compte du hasard est la meilleure façon que je connaisse de s’attirer des ennuis.
— Bon, disons, pour l’amour de la discussion, que ce n’est pas une coïncidence, convint le nain en s’accroupissant dans la poussière du chemin, le front plissé par la réflexion. Poussons ton raisonnement un peu plus loin : et si ces répétitions se produisaient à des points cruciaux dans la succession des événements ?
— Comme des poteaux indicateurs, ou des bornes ? hasarda Durnik.
— Exactement. Je n’aurais pu trouver une meilleure comparaison. Supposons que ces bornes indiquent des choses vraiment importantes qui sont sur le point d’arriver, que ce sont des espèces d’avertissement.
— Je trouve qu’il y a beaucoup de « et si » et de « supposons que » dans tout ça, remarqua Silk d’un ton sceptique. A mon avis, vous vous engagez sur le terrain de la pure spéculation.
— Vous êtes un brave garçon, Kheldar, fit Beldin d’un ton sarcastique. Imaginez que quelque chose se donne la peine de tenter de vous avertir d’une catastrophe potentielle et que vous décidiez d’ignorer cet avertissement ; ce serait soit très courageux, soit complètement débile. Je vous accorde le bénéfice du doute et je préfère vous considérer comme courageux plutôt que… l’autre chose.
— Un point pour lui, murmura Velvet.
— Et comment pourrions-nous savoir ce qui va arriver ? riposta Silk, les oreilles un peu rouges.
— Nous ne pouvons pas, répondit Belgarath. Les circonstances nous imposent de faire encore plus attention et voilà tout. Nous sommes prévenus. A nous de jouer.
Ils prirent des précautions spéciales en dressant le campement, ce soir-là. Polgara prépara rapidement le dîner, et ils éteignirent le feu dès qu’ils eurent fini de manger. Garion et Silk prirent le premier tour de garde.
— J’ai horreur de ça, chuchota le petit Drasnien comme ils scrutaient les ténèbres, debout en haut d’une butte, derrière le camp.
— De quoi ? demanda Garion.
— De savoir qu’il va se passer quelque chose et de me demander quoi. J’aimerais mieux que ces deux vieillards gardent leurs spéculations pour eux.
— Tu préfères avoir la surprise ?
— Ça vaut mieux que de vivre perpétuellement sous la menace. Mes nerfs ne sont plus ce qu’ils étaient.
— Je te trouve trop tendu, des fois. Regarde toutes les distractions que procure l’expectative.
— Tu me déçois beaucoup, Garion. Moi qui te prenais pour un gentil garçon sensé.
— Qu’est-ce que j’ai dit ?
— Tu as parlé d’expectative. Dans ce genre de situation, c’est une autre façon de dire « l’angoisse », et l’angoisse ne vaut rien à personne.
— Disons que nous nous tenons sur nos gardes au cas où il arriverait quelque chose.
— Je suis toujours sur mes gardes, Garion. C’est comme ça que j’ai réussi à vivre jusque-là, mais en ce moment je me sens aussi tendu que la corde d’un luth.
— Essaie de ne pas y penser.
— Ben voyons, rétorqua le petit Drasnien d’un ton sarcastique. Et puis, si ce n’est pas pour réfléchir au problème, à quoi bon être prévenu ?
Peu avant le lever du soleil, Sadi revint vers le campement sur la pointe des pieds et alla gratter au rabat de la tente de Garion.
— Il y a quelqu’un dehors, souffla-t-il d’un ton pressant.
Le jeune roi de Riva se glissa hors de ses couvertures, tendit machinalement la main vers son épée… et hésita. Le vieux chercheur d’or leur avait bien dit de ne pas verser le sang. Etait-ce l’événement qu’ils attendaient ? Et dans ce cas, étaient-ils censés se conformer à l’interdiction ou passer outre pour faire face à une exigence plus pressante ? Enfin, ce n’était pas le moment de tergiverser. Il sortit précipitamment de la tente, son épée à la main.
La lumière, sous les immenses ramures, avait quelque chose de métallique, comme toujours avant l’aube. C’était une lumière qui ne projetait pas d’ombre, plutôt une atténuation de l’obscurité qu’autre chose. Garion marchait très vite, en évitant sans y songer les branches et les amas de feuilles mortes qui jonchaient le sol de cette antique forêt. Il retrouva Zakath en haut de la butte, l’épée à la main.
— Où sont-ils ? chuchota Garion.
— Ils viennent du sud, répondit le Malloréen sur le même ton.
— Combien sont-ils ?
— Difficile à dire.
— Vous croyez qu’ils essaient de nous prendre par surprise ?
— Ça n’en a pas l’air. Ils auraient pu se cacher derrière les arbres, mais ils marchent dans la forêt comme si de rien n’était.
Garion scruta les ombres qui s’éclaircissaient. Puis il les vit. Ils étaient tous vêtus de blanc, de robes ou de longues tuniques, et ils ne faisaient rien pour passer inaperçus. Ils avançaient à la queue leu leu, à une dizaine de toises l’un de l’autre, d’un pas à la fois calme et délibéré. Garion trouvait à ce défilé une familiarité obsédante.
— Il ne leur manque que les torches, fit Silk, juste dans son dos.
Et ce satané petit bonhomme hurlait comme sur un champ de foire.
— Pas si fort ! siffla Zakath.
— Pourquoi ? Ils savent pertinemment que nous sommes là. Tu te souviens, Garion, l’autre fois, sur l’Ile de Verkat ? reprit-il avec un petit rire sardonique. Nous avons passé une demi-heure à ramper dans l’herbe trempée pour suivre Vard et ses gens. Je suis sûr et certain, aujourd’hui, qu’ils étaient parfaitement au courant de notre présence. Nous aurions pu nous épargner ces simagrées fort désagréables.
— De quoi parlez-vous, Kheldar ? souffla âprement Zakath.
— C’est encore une des répétitions de Belgarath. Nous avons déjà vu ça, Garion et moi. La vie risque de devenir rudement fastidieuse s’il ne se passe plus rien de nouveau, fit-il avec un soupir funèbre. Nous sommes là ! hurla-t-il en direction des silhouettes blanches qui trouaient les ombres de la forêt.
— Vous êtes fou ! s’exclama Zakath.
— Je ne crois pas, mais quand on est fou, le sait-on ? Ces gens sont des Dais et les Dais n’ont jamais fait le moindre mal à qui que ce soit depuis le commencement des temps.
Le chef de l’étrange compagnie s’arrêta au pied de la butte et renvoya en arrière le capuchon de sa robe blanche.
— Nous vous attendions, annonça-t-il. La Sainte Sibylle nous a demandé de vous escorter jusqu’à Kell.